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A priori quand un artiste dit expérimental annonce que son album parlera de menstruations et de vampires le réflexe est de fuir en sens inverse pour s’épargner un déluge de conneries conceptuelles. Sauf que l’artiste en question est Jenny Hval soit une artiste qui au cours de ses cinq albums a prouvé son talent à allier la qualité et la créativité musicale au concept. Les critiques ont surtout retenu la dimension féministe de cet album et loué le fait qu’il s’attaquait au tabou des menstruations, c’est vrai mais ce serait réducteur de ne voir que cela dans Blood bitch tant la narration et les sujets abordés sont vastes .

Sang de bourbe

Dans The great undressing Jenny explique à une amie que son prochain album porte sur les vampires, face à ses railleries elle précise:  » it’s about blood ». Le sang c’est ce qui lui permet de faire le lien entre les menstruations et les vampires, soit entre le trivial et le fantastique. C’est aussi l’occasion de rappeler une croyance moyenâgeuse selon laquelle à cause de leur saignements les femmes seraient des vampires ou des sorcières et qui leur valait d’être brûlées vives. L’association vampires- menstruations- féminisme peut sembler un peu bancale mais tient debout grâce au talent de storyteller de Jenny. Le sujet n’est jamais abordé ouvertement et de manière didactique au contraire il faut savoir lire entre les lignes, Untamed religion parle d’une jeune fille qui se réveille et aperçoit du sang dans son lit, les premières règles prennent sous la plume et la voix susurrée de Jenny une tournure étrange, la jeune fille se demande s’il s’agit bien de son sang, ne sait pas si elle est jeune ou vieille, ressent le besoin de toucher et marquer tous les objets de la pièce avec son sang dans un délire de demi- sommeil (« I’m in a big house, having big dreams/ And next time I wake up/ There’s blood on the bed« ).

Roland Barthes

Ritual awekening  instaure dès l’ouverture l’ambiance intimiste et embrumée qui sert de toile de fond aux neufs morceaux suivant: les nappes de synthés endolories font office de rythmique, la voix claire et douce mais cette douceur apparente est contrebalancée par une mélodie angoissante de clavecin, la voix de Jenny devient alors digne des enfants de films d’horreur. Les transitions entre les morceaux sont soignées de sorte qu’on ne parvient pas à distinguer quand on passe de l’un à l’autre (Female vampire, In the red) de sorte qu’elle maintient un dialogue et une ambiguïté constante entre le trivial (les menstruations) et le fantastique (les vampires). L’album n’est pas une alternance de morceaux portant soit sur les règles soit sur les vampires, ces deux sujets s’entremêlent et se répondent pour servir un thème plus général: le sang. A partir de là on pourrait dérouler infiniment le fil symbolique (symbole de vie, de mort, de violence, de filiation etc), Jenny Hval s’est elle lancée dans une entreprise de démystification. Les vampires qui sont des créatures habituellement dépeintes comme cruelles et agressives sont ici des amoureux transis qui trimbalent leur solitude et leur ennui mortel qui lui servent à explorer cette question: que faire quand il n’y a plus la perspective de la mort ? Bien qu’elle se soit inspirée des films d’horreur des années 70, on est plus proches du romantisme de Only lovers left alive que de Dracula (« Someone’s hlding my head/ Probably someone dead/ Will be the only one to hold me now« ). De même le sujet tabou des règles est ici rappelé à sa trivialité « Don’t be afraid, it’s only blood ».

L’album est relativement court (10 titres) mais la précision des morceaux, le détail des ambiances créees sont tels qu’ils créent un monde aux frontières impénétrables dont on est recraché une quarantaine de minutes plus tard. Jenny Hval poursuit l’idée amorcée sur Apocalyse girl, c’est une exploration des corps, une réflexion sur la vie et la mort mais surtout sur le brouillement des perceptions entre le réel et l’irréel.

 

Jenny Hval - Blood Bitch
8.2Note finale
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