La sortie de Wut en 2012 a fait se tourner tous les regards sur la scène gay scène new yorkaise, donnant lieu à l’effervescence autour du mouvement queer rap. Depuis la lumière des projecteurs s’est un peu ternie mais Le1f est resté très actif pour sortir des EPs chaque année, maintenant est venu le temps de l’album. Riot Boi donc. Difficile de ne pas faire le lien avec Riot Grrrl, ce mouvement punk des années 90 dont la musique était aussi importante que la revendication politique (féminisme, liberté sexuelle, lutte contre le viol et les violences domestiques). Ce que Le1f emprunte au mouvement ce n’est pas tant ses combats qu’une manière de s’exprimer: drôle dans la forme, viscérale dans les propos.

Comme un roc

L’humour vient de l’extravagance de son flow. Sa prononciation si particulière (manière de prononcer les « o »), la rapidité de son phrasé, l’utilisation du souffle comme partie intégrante de son chant: c’est la chose qui ne change pas dans tous ses projets et qui fait que cette étiquette « queer rap » lui colle à la peau comme un col roulé en élasthanne. L’identité de Le1f a été réduite à sa sexualité alors que le sujet est en filigrane dans cet album. L’esprit de Riot Boi pourrait être résumé avec cette phrase de Hey ! EP  « You asked a gay question here’s a black answer« . Ce qui change c’est son approche de la question raciale, sa volonté de susciter l’empowerement avant tout. Il loue la beauté de la peau noire (« Look at this brown skin/ All of this brown skin/ I know it’s arrousing/ The aura surrounding/ my fabulous brown skin »), fait des odes à ses icônes (« Grace, Alex or Naomi ») et affiche sa puissance (« They hatin’, they hatin’ my pretty wings soarin’ […] Only slave to my vessel/ This body’s a temple« ).
Cette force qui émane de Le1f est soutenue par la puissance des productions et il faut dire que les noms sont prestigieux Evian Christ, Lunice, Supreme Cuts, Salva, Sophie, Boody… il a repris cette logique très mixtape du un producteur – un track qui assure la variété et un certain dynamisme de l’album. Il émane des productions une certaine violent, une envie de tout casser au bout de quelques minutes parce que les productions se tiennent au départ mais basculent toujours dans le chaos au bout d’un moment, même si celui ci n’est que passager. C’est dans Rage que la symbiose est la plus parfaite, le vocodeur adoucit la voix de Le1f et les sonorités électroniques relèvent du jeu vidéo à l’univers mielleux sur ces mots « I just wanna have a good time I just wanna have the most fun« . Tout s’effondre au refrain où la production devient incontrôlable, les machines semblent ’emballer d’elles même et répondent à la violence à laquelle le rappeur fait appel « Push me to the front/ Pull me up, give me what I  want/ Fuck a faker front ».

La dimension sexuelle n’est jamais loin, elle émane d’abord de la personnalité et de la voix de Khalif mais aussi de ses paroles car si la noirceur est belle elle est aussi objet de désir et de convoitise (Koi), comparée à des mets pour l’attrait qu’elle suscite (Swirl). La sexualité dans ses chansons et l’homosexualité de Le1f sont deux choses à prendre distinctement, certes il déclame « I fuck boys » mais cela n’en fait pas une chanson gay pour autant car elle ne revendique ou ne dénonce rien mais parle simplement de sexe.

Master of None

Les trois dernières titres sont en rupture avec le reste de l’album, c’est là que ses propos se font plus ouvertement politiques pour évoquer le racisme et l’homophobie.  En partant d’une expérience qui peut sembler futile, la difficulté de trouver un taxi – Taxi illustre la discrimination quotidienne à laquelle on est confronté en tant que gay et noir. « Cheking for you’s a waste of time/ Niggas like me don’t cross your mind/ I see you cheking up on him/ Like you can’t see me in my skin ».  Tell est elle dédiée aux « troubled teenagers », si le morceau débute avec une dimension ouvertement homosexuelle  » I see you hiding stuck in your closet », son message s’adresse finalement à tous ceux un peu paumés, un peu en marge pour les engager à être eux mêmes « Do you know what you need ? To be yourself and break free ? To be your own person« . Enfin Change (en featuring et produite par Devonte Hynes) est la plus classique dans le fond (le racisme, la discrimination qui commence dès le plus jeune âge, la nécessité d’agir pour un changement) mais la rareté de ces propos de la part de cet artiste leur donne une toute autre dimension. Là encore les productions s’adaptent au texte, le rythme ralentit, il y a moins d’effets, plus de synthé et de mélodies, le flow est plus lent et rend les paroles plus intelligibles.

Ses projets font partie d’une évolution, chacun lui permet de passer à une nouvelle étape artistique. Sa première mixtape était son apprentissage en tant que rappeur, Tree House était son essai au rnb, Fly Zone son projet le plus hip hop. L’album est alors  l’accomplissement de tous ces projets d’abord parce qu’ils l’ont nourri musicalement mais surtout parce qu’ils lui ont donné le temps d’acquérir la maturité nécessaire pour bien formuler ses propos. Le1f dit que cet album est celui qu’il voulait faire depuis ses 16 ans mais pour lequel il n’avait jusqu’ici pas la maturité suffisante et de fait il doit peser chacun de ses mots parce qu’il est en lui un sujet politique: gay et noir, sa moindre anecdote peut être prétexte à ouvrir un débat. Avec Riot Boi il en pose lui même les termes.

Le1f - Riot Boi
7.3Note finale
Avis des lecteurs 0 Avis
0.0