Si Mykki Blanco a d’abord été affilié au « rap gay » qui a déferlé il y a environ deux ans (Le1f, Cakes Da Killa, Angel Haze) et à l’engouement qu’il a suscité on s’est vite aperçus que a) cette qualification était réductrice b) que Mykki Blanco ne pouvait entrer dans aucune catégorie. Refusant la célébrité (« I would rather be famous like Insane Clown Posse than ASAP Rocky »), ayant son double féminin et exigeant qu’on l’appelle « her », ses lives donnaient lieu à de véritables performances artistiques où Mykki Blanco apparaissait comme le chef de file de tout un cortège plus ou moins déglingué, quitte à parfois frôler le glauque. Le chanteur se détourne peu à peu de la musique jusqu’à annoncer sa retraite en début d’année. Pourtant six mois plus tard il lance Dogfood Music, label réunissant artistes, musiciens et performeurs. C-ore est alors la première sortie du label dont la démarche est explicite: utiliser le nom médiatique de Mykki Blanco pour offrir une plus grande visibilité à des artistes qui n’attireraient pas les projecteurs autrement.

La gomme

L’album est alors à l’image du label et des performances de son boss: une grande plage d’expérimentations. Dès les premières secondes on comprend que C-ore sera difficile d’accès, c’est dans la sonorité autant que dans le titre «This is going to be disgusting, unholy and pleasurable». Les notes de piano se font angoissantes, la voix modifiée s’intensifie, le rythme s’accélère inéluctablement: 3 minutes 50 de tension pendant lesquelles Violence nous plonge dans ce qui sera le fil conducteur de l’album, le chaos. Malgré la diversité des artistes (Violence, Psychoegyptian, Mykki Blanco et Yves Tumor) et des styles qui s’y déploient, l’album est à prendre comme un véritable tout (même si cela requiert de prendre sur ses nerfs). Les artistes semblent s’être effacés au service d’un projet un peu plus grand qu’eux. Psychoegyptian (habituellement plus proche musicalement d’un Mykki Blanco) prend alors la suite de Violence pour un morceau de pur punk (LBCD) et revient deux morceaux plus tard avec une production hip hop aux basses saturées (Don’t I look). Yves Tumor passe de l’intense saturation (Histrionic I) à Childish qu’on pourrait attribuer à un Kastle pour ses rythmiques décousues et la nostalgie qui s’en dégage. Mykki Blanco -pourtant tête d’affiche du projet- n’est présent que sur deux pistes, mettant ses vocalises et son exubérance de côté pour laisser la production prendre le relais, qu’elle soit chaotique (Coke white, starlight) ou minimaliste (Pawn).

Le bruit et la fureur

L’album est bruyant et dérangeant, pas fait pour plaire, la violence, le chaos, la déroute en sont les thèmes et les effets. De fait il y a du tri à faire, certains morceaux n’existent que pour l’expérimentation et sont difficiles à écouter (Histrionic I, Histrionic III/ Skunk of the earth). Pourtant (à l’instar d’un Arca) si on arrive à démêler le tout et à se laisser apprivoiser on trouve de réels moments de beauté dans ce qui ressemble à un champ de bataille: Lulabilly avec ses paroles criées et sa voix écorchée, Childish entre hip hop, bass et vogue, aux chœurs féminins qui restent dans les ténèbres et la voix masculine tout juste intelligible. Ce n’est peut-être pas de l’écoute facile mais ce n’est pas ce qu’on attend de la part de Mykki Blanco, bien loin de s’être assagi il affirme au contraire avoir choisi de rester à la marge et de s’y retrancher même si cela dérange (« They don’t wanna see a man in a dress succeed »). C’est alors à nous de faire un pas vers cette marge plutôt que d’exiger qu’elle rentre dans la normalité et de revoir nos certitudes: la beauté n’est pas forcément dans l’ordre et la mélodie, elle émerge aussi du chaos, du bruit et des cris.

Mykki Blanco presents C-ORE
6.7Note finale
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2.6