Travis Scott est arrivé comme un cheveu sur la soupe du rap game. Apparaissant au départ comme un produit de Kanye West, il est ensuite érigé en ultime freshman après deux mixtapes réunissant le gratin pour finalement devenir le producteur de génie, véritable cerveau derrière Yeezus. Pourtant, des rumeurs de ghostwriting, des interrogations sur l’ampleur de son influence sur Kanye aux récentes accusations diverses et variées (plagiat, trahison, vol de beats, homophobie); la personnalité de Travis Scott est sujet à toutes sortes d’interrogations. Cette part de mystère est savamment entretenue par un bonhomme pas très loquace et qui en joue dans son esthétique : sonorités sombres, ambiance gothique, vêtements toujours noirs. Ainsi, l’attente autour de Rodeo s’apparentait comme le moment où Travis allait enfin sortir de l’ombre.

Cheval fou

Fidèle uniquement à Kanye West, affilié à personne et donc à tout le monde, ce statut d’électron libre du rap est ce qui fait sa force mais aussi sa faiblesse. Elle lui permet de collaborer avec tout le monde et de faire ce qu’il veut artistiquement au risque de ne pas dessiner de personnalité ou de projet artistique identifiable. La liste de featurings à rallonge (9 titres sur 16 comptant Kanye West, Young Thug, Justin Bieber, Future, 2 Chainz, The Weeknd, etc.) et les productions credits (Mike Dean, Metro Boomin, Zaytoven, Kanye West, Noah Goldstein) laissaient présager de Rodeo qu’il soit dans la continuité des précédentes mixtapes : une succession de tubes efficaces bien qu’impersonnels. Pourtant, si les productions sont intelligemment construites et de qualité, elle reproduisent le même schéma sur l’ensemble de l’album : le rythme est lent, le drop ne vient jamais, des moments de flottement et un break au milieu du morceau introduisent une rupture qui devient presque prévisible. Rien ne vient alors contrebalancer avec les habituelles sonorités noires de Travis Scott et cette homogénéité déclinée sur seize titres provoque une impression de platitude d’où ne jaillit aucun sursaut. De fait, il semble que Travis ait choisi de faire dans la mesure. Les effets sur sa voix et l’usage de l’autotune sont modérés de sorte à ne pas étouffer le morceau. Ils mettent davantage en valeur la mélodie (Impossible, Pornography). De même, les envolées instrumentales plus ou moins chaotiques auxquelles il nous avait habituées sont bien plus contrôlées.

Fantomas

Si la sobriété a du bon, elle a tendance à effacer Travis Scott qui apparaît en retrait sur son propre album. Le grand nombre de collaborateurs et la place qui leur est laissée le fait lui-même apparaître comme en featuring sur ses propres morceaux (où il se fait nettement dépasser sur Maria I’m drunk). Les pistes sans guest sont pourtant bonnes et constituent la moitié de l’album, mais ils épousent un style différent à chaque fois : 90210 qu’on croirait tout droit tiré de 808 & Heatbreak, Impossible qui pourrait être du Drake, Antidote dont on se demande si c’est bien lui qui chante. On se heurte à nouveau à la personnalité indéchiffrable de Travis Scott et les lyrics dans l’ensemble assez creuses ne sont pas là pour donner plus d’indices. Il y est majoritairement question d’alcool, de drogue, de nuits de débauche et accessoirement de filles (Wasted, Nighcrawler, Antidote, Maria I’m drunk). Le seul morceau sur lequel il se dévoile un temps soit peu est alors 90210.

 » What happened ? Now my daddyhappy, my mama called me up/ That money coming and she love me, I done made it now/ I done found the meaning of life now« .

Travis n’est pas connu pour la qualité de ses lyrics et ne s’en cache pas. La clé pour apprécier cet album, il la donne : « I am everything except a rapper » (Apple pie).

En effet, Rodeo ne révèle Travis Scott en tant que rappeur. Il est plus un entremetteur qui assure la cohérence entre tous les artistes. Il fallait oser pour réunir Young Thug et Justin Bieber pour en faire quelque chose d’aussi bon, nous surprendre encore par The Weeknd après l’avoir entendu en boucle cet été, manier l’ironie sur le titre le plus attendu soit le feat. avec Kanye (« Me and the Flame and you’re not entertained ?!« ). Pour ce qui est de son statut de rappeur, il se repose sur son charisme, sa voix et son flow qui font qu’il hante les morceaux de sa présence et de cette ambiance gothique sans avoir besoin de s’investir.

Travis Scott - Rodeo
6Note finale
Avis des lecteurs 10 Avis
6.0