Le premier album d’Holly Herndon sorti en 2012 s’était démarqué par son fort parti-pris pour l’expérimentation et la technologie. La critique l’avait alors plus ou moins bien reçu : intéressant dans la démarche mais trop froid, pas assez émotionnel et personnel pour réellement inclure l’auditeur. Depuis sont arrivés la PC Music, Max Cooper, Jon Hopkins, Arca. La frontière entre le populaire et l’expérimental a commencé à se brouiller et notre rapport à la machine et à la musique a changé. Avec Platform, elle poursuit ce travail de brouillage des pistes et de légitimation du chant des machines plus de manière critique et réfléchie que de manière enthousiaste et naïve.

We are the robots

Holly Herndon entretient un rapport particulier à la technologie dans lequel recherche, création et réflexion sont fortement imbriquées. Elle s’initie à la musique électronique à travers la scène techno minimale de Berlin, obtient un master en musique électronique à San Francisco et suit actuellement un doctorat en musique sur ordinateur et acoustique à l’Université de Stanford. C’est pour elle un enjeu et un outil qui doit être pris au sérieux et pensé dans toute sa complexité.

L’objectif de l’album est alors de complexifier le débat sur la technologie pour permettre une discussion constructive qui ne se résumerait pas à 2 colonnes : bien ou non.

«  I think our society likes to talk about technology in really black and white terms, so things are simply defined as positive or negative. That doesn’t solve any problems and I think it can be anti-intellectual. »

Elle s’est entourée pour cela d’une dizaine d’artistes, certains sans lien direct avec la musique, qui abordent de près ou de loin la question de la technologie et de ce qu’elle change dans notre rapport au monde. Il en résulte un spectre de réflexion extrêmement large et une grande diversité d’approches, d’une conception politique (les designers Methaven, l’animatrice radio Claire Tolan) à expérimentale (l’artiste et musicien Mat Dryhurst) ou simplement la technologie comme outil de création (l’artiste contemporain Spencer Longo, le producteur Amnesia Scanner). La réussite de cet opus tient dans la capacité d’Holly à en faire une synthèse cohérente tout en l’imprégnant de sa personnalité et de son propre rapport à la machine : ne pas la considérer comme une entité indépendante sur laquelle nous n’exerçons aucun contrôle, mais au contraire comme une extension de nos capacités, comme un outil qui offre de nouveaux moyens d’expression.

Interférences

Les allers-retours entre l’humain et la machine sont permanents, et elle parvient à y faire rencontrer les deux composantes. Il n’y a pas de séparation nette mais une imbrication constante des sonorités qui crée un véritable dialogue : voix, rires, chuchotements, fredonnements y rencontrent les bruits de touches de clavier, de son ordinateur, d’internet.

Unequal vient ainsi brouiller les pistes, la voix claire de Colin Self et les choeurs d’Holly s’entrechoquent avec le bruit du tonnerre et des éléments dont on se demande s’il s’agit de voix humaines ou de sons électroniques. On retrouve quelque chose d’Arca dans ces rythmes faits de craquements et de bruissements, l’importance des moments de silence et les voix travaillées qui ne cessent d’exister en elles-même pour devenir un élément à part entière de la production sur Interference. La beauté et l’émotion côtoient alors une sensation de malaise.

Sur Home, dédiée à la NSA, les paroles sont chuchotées : « Why was I assigned to you, I can feel you in my room ». La basse est latente, les rythmes s’entrechoquent, sont coupés de silence. La pression se fait plus forte au fur et à mesure du morceau faisant monter une angoisse comme lorsque l’on sent une présence derrière nous. Là où la PC Music est construite principalement d’éléments synthétiques, le travail d’Holly Herndon consiste lui en une hybridation homme-machine-sons de la vie courante qui donne une dimension humaine au projet. Les morceaux les plus faibles sont alors ceux où elle s’éloigne le plus de cette approche et s’abandonne à ses expérimentations, perdant complètement l’auditeur, ce qui est le cas de DAO.

Zone de confort

La dimension personnelle dont on avait reproché la rareté à Movement n’est pas tant à chercher dans les paroles que dans les sonorités : des rires provenant de conversation skype avec son compagnon sur Morning Sun, l’utilisation d’éléments tirés de son activité sur internet, de bruits d’eau versée, de déplacements sur Lonely At the Top. Ce sont des éléments intimes et personnels qui sont distillés tout au long du disque puis utilisés de manière suffisamment discrète et intelligente pour ne pas frapper l’auditeur et inciter au voyeurisme.

Là encore, Holly cherche à complexifier notre approche de l’émotion dans la musique. La technologie a modifié les relations, les manières de s’exprimer et notre rapport au privé. Dans ce cas, pourquoi rester sur une approche traditionnelle et archétypée plutôt que d’explorer de nouvelles pistes ?

« For new relationships and a new paradigm that we’re living under in 2015, we need new modes of expression, so I try not to rely on established or traditional ideas. People who might be used to that seem to read into it as me not being personal or expressive when there’s actually a lot of that in there.»

L’album est ainsi pensé comme une base d’expérimentation, de partage d’idées et de projets pour nous faire sortir de notre zone de confort et nous amener à reconsidérer un certain nombre de choses qui nous semblent figées et immuables. Suivre le travail de l’artiste et de ses collaborateurs, c’est accéder à tout un champ de connaissance, d’idées, de conceptions qui nous permet de mettre un pied dans le futur.

Les données personnelles, les relations homme-machine, la surveillance, le rapport à l’art et à la création, l’intelligence d’Holly Herndon est de ne pas aborder ces questions de manière frontale et sectaire mais au contraire à travers des sonorités, d’une manière subtile, critique et réfléchie.

Holly Herndon - Platform
8.6Note finale
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9.4