Il faut des albums très spéciaux pour faire sortir les personnes de leurs genres de prédilection. C’est limite de la pédagogie. Il m’est d’avis que l’attachement de ces nouveaux auditeurs, qui normalement n’aurait pas vraiment mis un pied dans la folk ou le rock, passe par le message délivré dans ces albums. Dans mon cas, ce sont des albums très explicites, personnels et détaillés qui m’ont fait peu à peu prêter attention à ces nouvelles sorties. C’est par exemple le cas de Benji de Sun Kil Moon ou encore du dernier et grandiose Sufjan Stevens. Ces récits qui ne nécessitent aucun historique, aucune connaissance préliminaire mais chamboulent tout le monde par l’universalité des sentiments qu’ils provoquent et parce qu’ils sont profondément humains. A cette courte mais intense liste, on peut désormais ajouter Sprinter, le deuxième album de Mackenzie Scott, aka Torres.

Dualité gagnante

Deux ans après un premier opus qui avait déjà vu les comparaisons flatteuses avec PJ Harvey ou encore EMA s’accumuler, Torres réussi à perpétuer et développer son univers. On retrouve cette même voix, tantôt pure tantôt dure qui nous guide à travers la construction de la vie de la jeune femme. Cette dualité est palpable dans les différents titres de l’album mais aussi dans la structure même de celui-ci puisqu’à mi-parcours le titre Sprinter vient délimiter une nouvelle perspective, extérieure celle-ci. Son, You Are No Island se construit autour d’une tension grandissante entre théologie et bonnes mœurs sexuelles quand A Proper Polish Welcome qui suit s’axe dans une ambiance beaucoup plus bienveillante et rassurante, empreinte d’une mélancolie plutôt saine. A la fin de l’album, un titre de plus de huit minutes intitulé The Exchange liste calmement les questions, les peurs, et les échecs avec lesquels elle s’est battue ou a eu peur de se battre, ces grandes questions qui nous hantent tous mais qu’on garde normalement pour nous. The Exchange aborde également le sujet de l’adoption, de la double peine que peut subir un enfant adopté lorsqu’il se retrouve à devoir faire face à la perte de ses deux mères. A coeur ouvert, elle nous parle d’elle, de sa mère, elle aussi adoptée, et de l’importance de la famille, autre thème récurrent de ce disque.

Looking for the holy light

Sprinter réintroduit une certaine vitalité aux accents un peu plus agressifs, une agressivité passive, que l’on avait pratiquement oublié puisqu’après le titre d’ouverture Strange Hellos, Torres avait choisi le temps du récit et de la délicatesse. Si c’est particulièrement clair dans les paroles de Sprinter, la religion a depuis le début de l’album une place de choix dans les thèmes abordés. Torres se livre sur les désillusions, le poids de la foi mais aussi sur son héritage lié à l’Eglise et l’impact de toutes ses expériences mitigées sur sa construction personnelle. Il faut dire qu’elle a eu le temps de se faire une idée assez complète sur la question puisque même si elle n’est agée que de 24 ans, elle a passé toutes ses années étudiantes dans une université Chrétienne. Ferris Wheel la voit adopter une posture assez nouvelle et confiante puisqu’elle laisse pratiquement toute la place à sa voix et donc à son écriture. C’est un titre confession qui se refuse néanmoins à tout apitoiement. Tout cet album d’ailleurs a quelque chose qui diverge de ceux cités en introduction, il n’est pas fondamentalement triste. Il est réaliste, ne semble nourrir aucune aigreur envers qui que ce soit, ne semble rien regretter, mais veut se contenter de raconter avec distance ce qu’il y a pourtant de plus intime.

Parmi cette avalanche de bons titres, il y a aussi New Skin, allégorie parfaite qui allie cette voix grave, si profonde, si forte puis ces paroles transpirant l’incertitude et décrivant une femme qui a désormais un peu de mal à savoir qui elle est vraiment. Le premier album de Torres était déjà impressionnant pour une jeune fille de 24 ans dans sa façon d’être si accompli, si empli de certitudes. Sprinter passe à un autre niveau tant dans l’écriture que dans l’assemblage et prouve que la jeune femme a accumulé assez de confiance pour pouvoir mettre des mots sur ses faiblesses et délivrer ainsi un album magistral sur la construction de l’identité.

 

Torres - Sprinter
7.7Note finale
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9.9