Avant de commencer à disserter sur le projet, arrêtons-nous un moment sur ce titre : The Night Took Us In Like Family. Un titre si joli vous donne une idée de la distinction du projet. Jeremiah Jae et L’Orange, c’est l’histoire de la bromance intellectuelle, la symbiose parfaite sur la direction à prendre. C’est un récit, un conte urbain. L’album pourrait être une audiodescription des rues de Chicago au 20ème siècle, crasseuses et hostiles, dévoilant des allées sombres derrière d’épaisses fumées et ne semblant être habitées que par ce vent incessant. Un portrait d’une autre époque, celle d’une violence à la façon des gangsters de Broadwalk Empire plus que celle d’un Chief Keef. C’est l’histoire de la construction de la noblesse de la musique. Celle bourrée de références, qui honore ses racines et est consciente d’où elle vient tout en étant très soucieuse de sa contemporanéité.

Chercher le garçon

Ce qu’il y a d’intéressant aussi et qui rend ce projet si spécial, c’est le fait qu’il n’y ait pas un rappeur d’un côté et un producteur de l’autre. Certes, c’est toujours Jeremiah qui s’illustre sur les voix mais Jeremiah Jae est rappeur/producteur, pas seulement la marionnette aux ordres d’une tête pensante productrice. L’Orange a prouvé à bien des reprises le niveau de technique et l’encyclopédie vivante qu’il est quand il s’agit de sampler ces pépites de jazz. Mais c’est vraiment dans cette complémentarité avec Jae qu’il est capable d’offrir un de ses projets les plus fascinants. Le jazz omniprésent n’est en aucun cas un obstacle à la modernité du projet. Cependant, le but n’est pas de vous tendre tous les niveaux de compréhension de l’album sur un plateau. Même si en divisant l’album en différents chapitres, cinq titres qui servent de préambule aux différents déroulements de l’histoire, L’Orange reconnait pour la première fois qu’il y a un auditeur derrière. L’histoire n’est pas seulement celle entre un homme, un prisonnier et sa ville, elle est aussi faite pour être racontée. Dans ce récit, il y a nous en retrait, spectateurs attentifs, et deux guests, personnages choisis très prudemment pour compléter la fresque, la faire évoluer sans pour autant la chambouler. Individus de passage dans une ville qui a déjà son maître, comme le sont les étrangers dans les films de cowboy.

« I don’t look for trouble Jack, Trouble comes to me »

Sur Ignore The Man To Your Right, le emcee de Stones Throw, Homeboy Sandman venait rebooster Jae et lui rappeler qu’il devait rester sur ses gardes, ne pas se reposer sur ses lauriers pour garder la main sur son royaume. C’était froid et posé, confiant et déterminé. Un friendly reminder que la menace ne venait pas forcément d’où elle avait l’air la plus évidente. Et dans l’autre épisode, il y a All I Need avec Gift of Gab. Le choix de Gift Of Gab est parfait pour le projet. Légende oubliée de Bay Area, l’homme est un personnage taillé sur mesure pour s’inscrire dans un projet où l’historicité est fondamentale. Porté par des percussions magistrales, Gift Of Gab déroule, fait une démonstration de sa maîtrise du job. La quasi absence de guests ne signifie en aucun cas un album homogène. Il y a par exemple Underworld. L’étonnement féminin Underworld, tout en séduction malgré ses paroles qui ne réclament que la mort. Taken By The Night ramène par touches très légères cette influence grise féminine qui fait toute la différence. L’intelligence des deux hommes transparaît alors particulièrement dans ce genre de pistes où l’élégance des productions contrebalance l’ambition de Jae de « remain a G ». 

« Look I don’t care what’s safe anymore »

Il y a la poésie des instruments avec le choix des sonorités poussiéreuses et old-fashioned et celle des mots. Chaque titre de chanson, chaque ligne suinte la distinction. Et pourtant les thèmes sont bien ceux d’un album de rap, seulement la violence est portée par les mots, non pas par les beats ou le flow de Jae. The Lineup ou Kicking Glass ont cette agressivité froide et médicale qui vous fait vous dire que son auteur n’est pas étranger au climat d’insécurité qu’il décrit. Les descriptions des crimes sont précises, de l’action en question au procès jusqu’à l’arrivée derrière les barreaux, tout y est. Sur Death Valley, on atteint les sommets du personnage de tueur au sang-froid, sans remords. Ne vous fiez pas au balancement instantané de votre tête sur Kind of Like Life, il n’y a rien de bienveillant ici. On est donc l’auditeur privilégié des péripéties du villain, celui qui exergue les Al Capone comme les Sean Connery, ceux au charisme historique. Ce n’est pas un hasard si j’ai attendu pratiquement la fin de cette chronique pour utiliser le mot de « villain » pourtant si évident à l’écoute de cet album. Parce qu’une fois le mot lâché, la connexion est évidente avec Madvillain. Pourtant, cela aurait été dommage de ne pas laisser le récit dans un monde qui lui appartient totalement.

« You never learn you lesson, I’ll take you back to school »

Il y a deux façons de raconter l’histoire d’une culture. Il y en a une charnelle et révoltée qui vous rend parfois mal à l’aise mais qui est nécessaire quand les circonstances paraissent oublier cette histoire, c’est par exemple ce que Kendrick a fait sur son To Pimp A Butterfly. Et puis il y a la façon romancée, imagée et consensuelle, tout aussi efficace, bien plus appréciable mais moins sujette à attirer l’attention. Cet album ne gagnera pas l’attention du grand public parce que ses auteurs ne sont pas des superstars, ne font pas de best-sellers. Ce sont des hommes de l’ombre, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils arrivent si bien à nous convaincre et à nous transporter. Ils ont la sagesse de ceux qui connaissent leur héritage par coeur et sont donc assez confiants pour s’effacer derrière celui-ci.

 

 

Jeremiah Jae & L'Orange - The Night Took Us In Like Family
9Note finale
Avis des lecteurs 3 Avis
6.2