Captain Of None de Colleen sur Thrill Jockey


 

Au fil des articles, on vous parle pratiquement constamment de la musique en se penchant non seulement sur son aspect mélodique mais aussi sur son aspect mécanique. On vous parle de kick, de drop, de beat mais on ne vous parle pas souvent de viole de gambe. Il faut dire que l’on n’est pas forcément spécialisés en anthropologie de la musique et/ou que notre seul lien avec les temps médiévaux en général se résume à Game Of Thrones. Et pourtant. Et pourtant dieu merci il existe des gens qui vont chercher un peu plus loin que nous et qui par un tour de passe-passe assez fascinant arrivent même à en faire quelque chose de particulièrement moderne. Colleen, c’est le nom qu’a choisi d’endosser Cécile Schott pour nous livrer sa vision de la viole de gambe. Et on peut dire que depuis 2003, la jeune femme a défendu sa cause d’une manière particulièrement convaincante. Cela dit, depuis 2007 et son album Les Ondes Silencieuses, les choses ont bien changé. Elle semble aujourd’hui avoir trouvé un équilibre plus juste entre sa personne et son instrument et vouloir nous offrir bien plus qu’un savoir médiéval anecdotique.

Incarner le moment pur

L’écoute du premier titre a été un coup de coeur instantané à titre personnel. D’abord parce que les morceaux sans paroles ont souvent plus d’impact sur moi, et que ce Holding Horses me confrontait à des sonorités bien particulières qui ne correspondaient pas à ce que je connaissais déjà. Et puis surtout parce que ce titre m’a rappelé Four Tet, et que pour moi c’est ce qui se rapproche le plus du soleil en terme de musique. Il y a une poésie silencieuse, uniquement suggérée qui rend superflu l’utilisation des mots et c’est à ce phénomène que je réponds le plus positivement en général. Sur I’m Kin, Colleen semble commencer à définir la direction que prendra ce Captain Of None, celle d’un album massivement influencé par le dub et dont sa voix sera le second instrument le plus important. L’année passée, Grouper a sorti Ruins, un album magistral, profondément austère mais d’une sensibilité indéniable. Il n’y avait pratiquement rien d’autre que la voix de Liz Harris qui hantait chacune des pistes jusqu’à vous rendre tout à fait obsédé par celle-ci. Cécile Schott met elle aussi en avant cette dualité au sein de laquelle sa voix a toujours le même rôle, celui d’apporter une nappe supplémentaire de délicatesse. Dans le même esprit, Lighthouse s’amuse avec les loops et la reverb pour décupler la pénétration de sa voix. Le grand moment de grâce dans cette mouvance se nomme Eclipse. Il se dévoile au fil de couches toutes plus confortables les unes que les autres. Sa voix d’abord, murmurée puis répercutée à l’infini, les percussions subtiles et les cloches discrètes mais indispensables, et le tout se répond et se complète dans une harmonie qui parait être un jeu d’enfant.

Les tubes de l’été qui n’en seront jamais

Contrairement à Grouper, il y a dans le travail de Cécile Schott des vrais moments de légèreté, voire de folie. Hammer Breaks souligne un côté apprenti sorcier. Des percussions aux influences africaines aux tribulations de son viola de gamba dans les derniers instants du morceau, on semble découvrir avec elle jusqu’où son instrument peut aller. C’est quelque chose de tout à fait fascinant à écouter tant c’est imagé. S’il y avait quelque chose de très jovial et confiant dans ce titre, celui d’après, Salina Stars nous transporterait presque dans l’ambiance calfeutrée et étriquée d’une église. Difficile de définir exactement ce qui a influencé ce projet. Et puis quand on commençait à essayer d’énumérer ses inclinaisons, voilà que Soul Alphabet vient redistribuer les cartes avec ses airs de titre pop. La pop qui jusque-là ne nous venait pas à l’esprit, parce qu’on la pensait incompatible avec le sérieux et la légitimité qu’on assimile à un instrument si ancien et aussi parce que, à tort, on l’imagine souvent trop aisée pour des musiciens de prestige. Le titre Captain Of None, avec lequel elle avait annoncé cet album, tient lui aussi son lot d’influences pop. Bien plus subtiles que les percussions du début, elles se dévoilent dans le déploiement du morceau, l’omniprésence et l’assurance que Cécile Schott semble accorder à son chant et ses paroles bien moins élusives que ses précédents titres.

Ce n’est pas un album expérimental contrairement à ce que l’on aurait pu croire. Vous n’y trouverez pas des pistes de 30 minutes pouvant figurer comme habillage d’une performance artistique incompréhensible mais vous y trouverez des titres qui ne renoncent à rien. Colleen n’a jamais visé la facilité, sinon elle n’aurait certainement pas choisi cet instrument. Comment se fait-il alors que cet album semble si naturel, si simple et si élémentaire ? Captain Of None a l’insolente beauté de ces gens qui vous citent Hegel comme ils citent Kaaris, qui s’intéressent à tout, je crois qu’on appelle ça la distinction. Il me semble aussi qu’il faudrait penser à en faire une valeur plus reconnue, et que Cécile Schott en ferait une parfaite ambassadrice.

 

Colleen - Captain Of None
8.5Note finale
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